Je me souviens de ce matin-là, sur le plateau de Gergovie. Il faisait un froid sec, les herbes étaient encore blanches de givre, et dans le silence matinal, on n’entendait que le souffle lent des bêtes et les pas lourds dans la terre gelée. Et puis elle est apparue. Une Ferrandaise, robe barrée, l’œil tranquille, le sabot prudent. C’était la première fois que je la voyais d’aussi près. Depuis, je ne l’ai jamais vraiment quittée.
Il y a des animaux qu’on admire. D’autres qu’on respecte. Et puis il y a ceux qu’on aime sans trop savoir pourquoi. La Ferrandaise fait partie de ceux-là.
Sommaire
ToggleUne vache née d’ici, modelée par les volcans
Une histoire écrite dans la terre noire
La Ferrandaise, comme son nom l’indique, vient de Clermont-Ferrand. Mais elle n’est pas citadine pour un sou. Elle est née dans les creux humides, les pentes tordues, les prés maigres et les burons battus par le vent. Son berceau, c’est la chaîne des Puys, les monts Dore, les pentes du Sancy, cette terre à vaches où l’on devine encore les traces des socs dans les prairies d’altitude.
Au XIXe siècle, elle était partout dans le Puy-de-Dôme, mais aussi dans le Cantal et une partie de la Haute-Loire. On l’utilisait pour tout faire : tirer la charrue, donner du lait, faire du veau, nourrir la famille. Une vache trois-en-un, rustique et fiable. Pas capricieuse, pas fragile. L’alliée rêvée des paysans.
Mon grand-père en parlait souvent. Il disait : « C’est pas une princesse, c’est une travailleuse. » Et il avait raison.
Une allure qu’on n’oublie pas
Des robes comme des toiles
Ce qui frappe d’abord, c’est son pelage. La Ferrandaise, c’est un tableau vivant. Elle n’a pas une robe fixe comme la Prim’Holstein. Elle a des motifs. Et chaque motif raconte une autre vache.
Voici les trois grands types :
- La barrée : la plus courante. De grandes taches rouges ou noires sur fond blanc, parfois une étoile blanche au front. Une allure presque noble.
- La bregniée : des mouchetures plus fines, une ligne dorsale claire, des petites taches comme une pluie légère.
- La poudrée : majoritairement blanche, avec juste quelques points rouges ou noirs, comme saupoudrée à la main.
À force, on les reconnaît toutes. Je me rappelle d’une vieille barrée nommée Josette, au Gaec du Coin Perdu, dans les Combrailles. Elle s’approchait toujours en premier, curieuse, comme si elle savait qu’on parlait d’elle.
Taille moyenne, tempérament équilibré
La Ferrandaise n’est ni géante ni minuscule. Une vache de taille moyenne, solide sur ses pattes, avec un regard doux mais attentif. Les mères pèsent entre 600 et 800 kilos, les taureaux peuvent dépasser la tonne. Pas des monstres, non. Mais des bêtes bien campées, taillées pour les prairies en pente et les hivers qui traînent.
On dit d’elle qu’elle est docile mais vive. J’ai vu un jeune éleveur se faire trimballer par une génisse un peu fougueuse, mais jamais agressive. Juste un peu trop pressée. Et puis ce regard… Ce regard qui semble vous traverser sans vous juger.
Lait, viande, travail : une vache complète
Un lait de caractère
Autrefois, dans les fermes du Livradois, le lait de Ferrandaise servait à faire des fromages qu’on ne trouve plus sur les étals. Aujourd’hui encore, certaines productions artisanales de fourme d’Ambert ou de Saint-Nectaire utilisent son lait. Il n’est pas abondant, mais riche, parfumé, parfait pour les pâtes pressées et les affinages longs.
Un ami fromager me disait : « Le lait de Ferrandaise, c’est comme un vin qu’on ne boit pas tous les jours. Il faut le laisser s’exprimer. » Ça m’est resté.
Une viande tendre, nourrie lentement
Ceux qui ont goûté de la viande de Ferrandaise s’en souviennent. Ce n’est pas une viande anonyme, standardisée. C’est une chair fine, tendre, légèrement persillée, avec une saveur discrète mais persistante.
Les veaux élevés sous la mère donnent des morceaux rosés, délicats. Les adultes, eux, ont une texture un peu plus ferme, idéale pour les plats mijotés ou les côtes grillées.
Et comme elle grandit doucement, la viande garde le goût de l’herbe. Celui qu’on retrouve dans les fermes où les animaux vivent vraiment dehors.
Une vache de montagne
La rusticité, chez elle, ce n’est pas un mot en l’air. Elle supporte le froid, marche dans les cailloux, met bas sans aide dans la majorité des cas. Elle est faite pour l’Auvergne, et c’est pour ça qu’elle y revient petit à petit.
Une disparition évitée de justesse
Les années noires
Après la guerre, avec la mécanisation et l’arrivée des races dites “modernes”, la Ferrandaise a été reléguée au second plan. Trop lente, pas assez rentable, pas assez « concurrentielle ». Le mot faisait déjà frissonner les anciens.
Dans les années 1970, il ne restait que 80 vaches. Quatre-vingts. Autant dire un souffle, une poignée. Certains éleveurs ont tenu bon. Pas par romantisme. Par conviction. Et surtout parce qu’ils savaient que ce qu’ils avaient entre les mains, c’était plus qu’une race : c’était un bout de mémoire vivante.
Je repense souvent à ce que m’a raconté Léon, un éleveur de Saint-Amant-Roche-Savine. Il avait caché deux vaches dans un pré éloigné pour éviter qu’on lui impose de les vendre. Aujourd’hui, sa petite-fille élève encore des Ferrandaises. Et c’est à lui qu’on le doit.
Une renaissance patiente
En 1977, des passionnés ont fondé une association de sauvegarde. Ils ont recensé, sélectionné, croisé. Lentement. Sûrement. Aujourd’hui, il y a environ 3 500 femelles en France, dont 70 % en Auvergne-Rhône-Alpes. C’est peu. Mais c’est vivant. Et c’est déjà énorme.
Chaque naissance est une victoire. Chaque ferme qui choisit la Ferrandaise est un acte de résistance tranquille.
Une vache bien vivante dans l’Auvergne d’aujourd’hui
Des prés aux podiums
La Ferrandaise ne se cache plus. On la voit dans les salons agricoles, au Sommet de l’Élevage, au Salon de l’Agriculture à Paris. Elle ne cherche pas la lumière, mais elle attire les regards. Son port altier, ses robes éclatantes, sa présence tranquille. On l’admire sans forcer.
Mais pour moi, c’est dans les prés, à demi cachée par une haie, que je la préfère. En train de ruminer lentement, avec les oiseaux qui tournent au-dessus, et le vent qui bouge à peine les herbes.
Circuits courts et fermes ouvertes
Aujourd’hui, de plus en plus d’éleveurs proposent des produits en vente directe : viande, fromage, yaourts… On achète à la ferme, sur les marchés, parfois même en ligne. On parle, on échange, on comprend ce qu’on mange.
Certains ouvrent leurs portes aux curieux. Pour voir les vaches, comprendre les cycles, sentir l’étable. Pour moi, c’est essentiel. Redonner un visage à ce qu’on met dans nos assiettes. Et souvent, c’est le visage d’une Ferrandaise.
📍 Pour trouver un élevage près de chez soi :
Carte des éleveurs – Association Ferrandaise
FAQ
Où peut-on voir des Ferrandaises en liberté ?
Principalement dans le Puy-de-Dôme, le Cantal, l’Allier et la Haute-Loire. De nombreux élevages ouvrent leurs portes à la visite, notamment l’été. La carte interactive de l’association est un bon point de départ.
Peut-on acheter de la viande de Ferrandaise en direct ?
Oui, plusieurs éleveurs vendent en circuit court, à la ferme ou en livraison groupée. La viande est souvent proposée en colis, sur réservation.
Est-ce que la Ferrandaise est reconnue officiellement ?
Oui, elle est reconnue comme race bovine à part entière, avec un standard précis. Elle est soutenue par les programmes de conservation génétique, notamment dans les Parcs naturels régionaux.
Pourquoi choisir de consommer Ferrandaise ?
Parce que c’est soutenir une race locale, adaptée à son territoire, respectueuse des rythmes naturels. Et aussi parce que c’est bon. Simplement.
Peut-on en voir au Salon de l’Agriculture à Paris ?
Oui, régulièrement. Des éleveurs la présentent au pavillon élevage, et c’est souvent l’une des plus photographiées du salon !